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Parce que ce sujet n’est pas qu’une affaire d’adultes

Qui était Herbert Kawer ?

C’est par cette question que récemment les jeunes délégués de classes de l’école Louis Torcatis ont été sensibilisés à certains sujets dans le cadre de la semaine d’éducation et d’action contre le racisme et l’antisémitisme. Cette année avait pour slogan : “Tous unis contre la haine”. Slogan qui tombait à pic dans une actualité marquée par une flambée d’actes antisémites.

Parce que ce sujet n’est pas qu’une affaire d’adultes, Madame André, directrice de l’école Louis Torcatis avaient invité deux anciennes institutrices Mme Barboteu et Mme Corneilla à expliquer le destin d’Herbert Kawer, une jeune enfant juif caché à Pia sous l’occupation Allemande. L’occasion d’appréhender le rôle joué par la chaîne de solidarité qui a permis de sauver ce jeune enfant.

« Il semble nécessaire comme l’a rappelé Martine Fougerit, élue aux affaires scolaires, de sensibiliser les élèves des écoles, collèges et lycées, à la prévention du racisme, de l’antisémitisme et de toutes les formes de discriminations. »  C’est tout naturellement que cette réunion s’est effectuée à la mairie « pour la réaffirmation des valeurs républicaines » comme l’a précisé Michel Maffre, maire de Pia et Président de la Communauté de communes CCCSM.

« Pia c’est la Lumière » Textes de madame Corneilla

Histoire véridique d’un enfant juif autrichien Herbert Kawer afin que les jeunes générations comprennent  pourquoi les croix gammées hitlériennes sont des signes d’horreur.

Mes recherches sur Louis Torcatis m’ont amenée à sortir de l’oubli la merveilleuse histoire d’Hubert Cavert,   un jeune juif autrichien que la folie Hitlérienne  va lancer, à dix ans, à peine,  dans un long et périlleux voyage  qui se terminera à Pia où il trouvera asile auprès de deux femmes admirables de dévouement.

C’est  avec beaucoup d’émotion que je vais vous raconter à travers l’histoire « du petit juif de Pia » une tranche de la Petite Histoire. Cette Petite Histoire ne triche pas et elle vient confirmer que l’homme est toujours  un être paradoxal à deux visages, un être qui incarne depuis la nuit des temps, la dualité : le noir et le blanc, le courage et la lâcheté.

Mon petit juif voit le jour à Vienne en Autriche le  7 janvier 1928. Il porte le nom d’Herbert Kawer « Javer » pour les juifs. Le papa est médecin, travaille énormément, la maman est une très jeune femme  riche et superficielle incapable de s’occuper d’un enfant. C’est la grand-mère paternelle Oma et une gouvernante  Dora qui vont prendre en charge le bébé. Les  parents se séparent dix-huit mois à peine après la naissance d’Herbert.

Herbert est un garçonnet vif, intelligent, un tantinet capricieux, très choyé et très aimé. Il s’ennuie beaucoup  jusqu’à ce qu’il sache lire et qu’il puisse se plonger dans les livres.

A cinq ans il lit couramment et il écrit presque correctement mais comme il est trop jeune pour entrer à l’école primaire,  son père l’inscrit dans une école privée où ils sont huit élèves par classe mixte.

En 1933 La milice sociale-démocrate vient arrêter un voisin dans l’immeuble.  Son père d’Herbert lui inculque qu’il est vital de ne pas être bavard et qu’il faut à tout prix être très très discret et que même à  cinq ans il est prudent de se taire.

En 1934 il intègre l’école publique en 2ème année. La journée débutait  par la prière dite  « en chœur » mais deux enfants en sont exclus, deux petits juifs, un camarade et lui, lui qui  a appris le silence  découvre qu’il est différent des autres enfants. Pour les cours de religion « 3 protestants et les 2 juifs sont exclus »

 A chaque récréation les enfants se moquent de lui. Un enfant lui chante «  juif, juif crache dans ton chapeau, dis à ta mère que c’est bon ». Exaspéré  il se révolte et reçois une raclée collective dont les traces épouvante  son père et sa grand-mère.

En 1937 il entre au collège. Il a 9 ans.

Le 12 mars 1938, les allemands annexent  l’Autriche  (L’anschluss) où ils sont très bien accueillis  par la population de Vienne. La vie paisible et heureuse de  la famille bourgeoise juive d’Herbert  va rapidement basculer vers l’horreur.

 Les professeurs arborent à la boutonnière l’insigne  du parti nazi : croix gammée noire sur fond blanc cerclée de rouge.

L’appartement  des Kawer est perquisitionné sans mandat. Herbert mieux que moi va vous éclairer Je le cite :

« Des chemises brunes firent irruption dans notre appartement. Perquisition. Sans mandat ? On s’en fout, on a tous les pouvoirs. Les tiroirs furent vidés à la recherche d’argent liquide, les livres de la bibliothèque furent jetés et déchirés. Papa tenta de s’y opposer, en arguant de sa qualité d’ancien combattant et d’officier de réserve, en montrant les médailles acquises sur le front. Rien à foutre de tes médailles, sale juif.

On emmena mon père comme des tas d’autres, brosser les trottoirs de la Erdbergerstrasse  (nom de rue). A genoux, pour effacer les inscriptions. A coup de pied au cul, sous les risées  du peuple assemblé, dont certains de ses bons patients 

Quand mon père revint, blême et loqueteux, il s’enferma dans son cabinet. Au bout d’un moment, Oma et Dora s’inquiétèrent. Dora frappa timidement à la porte du cabinet de consultation. Pas de réponse. Elle ouvrit et poussa un grand cri. Je me précipitai. Papa était affalé sur son bureau. Dans le cendrier, une seringue et des ampoules vides ; « Le docteur est mort hurlait Dora, mon fils » gémit Dora, et elle se mit à prier. Je filai vers le téléphone et j’alertai tous les médecins du quartier « mon père a pris du poison ». Quatre refusèrent de se déplacer, tout juifs qu’ils étaient. Seul Le docteur Gross eut le courage de venir et d’appeler une ambulance. Papa s’était injecté une forte dose de morphine. »

 Le personnel hospitalier fera le nécessaire pour le ranimer.

« Je me demandai  cette nuit-là si cela valait la peine d’appartenir au peuple élu de la Bible et je cessai de réciter mes prières du soir. Définitivement. »

« En un tournemain le pays de mon enfance s’était transformé. Des drapeaux à croix gammée flottaient à la fenêtre des immeubles..Les affiches « ein volk (un peuple), ein Reich (un empire), ein Fürer (un chef) avec photographie d’Adolf Hitler, étaient partout sur les murs »

Les classes sont réservées aux seuls Aryens, les élèves juifs devaient être scolarisés dans le quartier juif. « Nous sortîmes du lycée au milieu des vociférations »

« Mon père m’attendait livide. Nous nous éclipsâmes sans un regard en arrière. Classés dans la catégorie des sous-hommes. »

Son père ne peut plus exercer il n’a plus de quoi vivre, alors il envoie Herbert  vivre chez sa mère. En juin il traverse à pied la frontière germano-suisse près de Bâle  mais il est refoulé vers la France : il trouvera refuge dans la région de Bordeaux où il est embauché par les Bouville  comme infirmier dans un sanatorium.

Automne 1938 son père lui annonce qu’une dame fera le voyage Vienne Bordeaux et qu’il peut venir le rejoindre. Sa grand-mère maternelle parvient à se procurer en payant grassement un passeport portant le J de l’infamie !

« Malgré cette flétrissure officielle, le consul de France me délivra un visa d’entrée. Sur instruction de son ministre, à la suite d’interventions de médecin du sanatorium auprès de Georges Mandel député de la Gironde et ministre des Colonies. »

Le  9 décembre  1938 Herbert part pour Bordeaux « après des adieux pénibles noyés dans des torrents de larmes » : il a dix ans il ne sait parle pas un mot de français. La dame ne s’occupe pas de lui ; à Paris pas de train pour Bordeaux, il va passer la nuit seul sur une banquette, la dame a disparu  et il ne la retrouvera que le matin.

Quand il retrouve son père celui-ci a perdu au moins 30 kilos. Il vit dans un café restaurant. Une autre vie commence pour un garçon habitué au confort de Vienne, ville riche et moderne « les toilettes à la turque, au fond de la cour, m’avaient définitivement convaincu que j’évoluais dans un autre monde. Je ne savais pas comment me tenir, comment m’accroupir, les murs semblaient composés de couches successives de crasse et l’odeur me soulevait l’estomac ».

 En janvier 1939 Herbert entre à l’école primaire au avec Melle Baudean.  Herbert suit les cours du CM2 un dictionnaire Allemand/ Français ouvert sur la table.

L’école française c’est une découverte extraordinaire !

 La même morale pour tous, la même instruction civique, pas de prière. La même blouse noire à liserés  rouges

« De quoi devenir un inconditionnel de l’école laïque. Merci la France ».

 En mai il est deuxième, en juin premier.

Il raconte une anecdote : alors qu’il revient de l’école avec des camarades, des nuages barrent l’horizon, et il est fier de montrer ses progrès en français  et il déclare « il va pleurer ». Eclat de rire général !

En septembre le père veut s’engager dans l’armée française. Un autrichien, donc un allemand dans l’armée française ? Impensable !! Il est envoyé au camp de Libourne,  avant décision.

 Monsieur Castaing (directeur de l’école) dirigeait le camp en tant que capitaine de réserve. Il lui donnera  des permissions le dimanche pour que le père et le fils puissent se voir.

« Les Castaing imaginèrent une solution simple au problème  du petit réfugié. J’habiterai chez eux. Un acte de charité, pas chrétienne, les Castaing étaient Libres penseurs, en conformité avec la morale de l’école républicaine et laïque que les Casataing dispensaient avec conviction depuis des années ».

Début 40 le père est autorisé à intégrer l’armée  française, il est envoyé sur le front Belge.

En février 1941 il est démobilisé et les chantiers ruraux des Pyrénées Orientales l’embauche comme manœuvre à Millas pour remettre en état les rives de la Têt après les inondations de 1940. Herbert  va rejoindre son père. Pour passer la ligne de démarcation Mr Castaing imagine de fabriquer  une carte d’identité scolaire en modifiant Herbert en Hubert et le Kawer en Cavert.

Le petit juif autrichien est ainsi devenu un bon petit  français, Hubert Cavert.

Le 10 avril 1941 il prend le train seul, non sans peur, jusqu’à Millas. Le père et le fils vivent à l’hôtel de la gare. Il a 13 ans et parle parfaitement le français.

En août 1941 ils déménagent à Bouleternère dans une chambre au-dessus du café. Hubert fréquente le cours complémentaire d’Ille sur Têt. 4 Km à pied. « Mes nouveaux camarades étaient fort gentils. Un ennui, entre eux, ils ne parlaient jamais français. Seulement catalan. Problème imprévu et source de malentendu. Un jour lors d’une discussion, l’un de mes camardes lui dit, en le regardant « es boig. J’ai compris boche. Pour la première fois de ma vie j’ai foncé, poings en avant. Je venais d’entamer le processus de ma catalanisation. »

Deux copains ont des vélos ils se relaient pour le porter. Monsieur Manya professeur des sciences et des mathématiques  lui donne un vieux vélo.

Le 19 février 1943 le papa fête ses 50 ans il en parait 70,  il est arrêté le 23 février.

« J’accompagnai Papa à la gendarmerie. Devant l’indicible, nous restions muets. Nous étions tout l’un pour l’autre. Avant de me quitter, Papa interrogea naïvement les gendarmes. Et mon fils ? On a des ordres pour vous arrêter, pour le petit on n’a pas d’instructions. La machine à broyer les hommes m’avait oublié. »

 Il sera envoyé au camp de Gutrs puis de Drancy et n’en reviendra pas.

 Hubert  se retrouve seul. Il a 15 ans.

Les parents d’un camarade, les Cambus, se proposent de prendre Hubert. Il ne veut pas être à charge. Le maire le Docteur Blanc  le loge à l’hôpital Hospice d’ Ille. « Le réduit qui m’était affecté servait normalement de débarras. Il donnait sur la même courette puante que les cabinets jouxtant le dortoir des hommes. Des rats énormes s’y promenaient sans vergogne même en plein jour. »

 Les religieuses font appel à lui pour toutes sortes de taches du décrassage des grabataires au nettoyage des locaux, des commissions en ville ou à la rédaction des courriers  en français pour les sœurs espagnoles, sans parler des fréquents enterrements. Pour avoir quelques sous il va faire des vendanges à Montalba le Château. En décembre les religieuses sont rappelées en Espagne et il se retrouve promu aide-soignant et aide infirmier.

En  fin janvier 1944 un colonel,  président des anciens combattants, veut lui faire faire des papiers à la préfecture, il refuse et s’adresse au maire qui lui fait rencontrer Pla-Lucette Justafré institutrice Résistante.

« Plan de bataille de Mme Pla-Justafré. Deux jours à Perpignan, dans un endroit sûr, chez un agent de police, le temps des épreuves du brevet. Puis illico presto, filer dans un maquis, dans l’Aveyron ».

Je vous rappelle que le chef de la région 3 dont fait parti l’Aveyron est Louis Torcatis . Que Lucette Pla-Justafré est une grande amie de Louis Torcatis et des LLado (les instituteurs qui avaient accueilli la famille Torcatis dans l’Aveyron). Je rappelle également que Louis Torcatis organise les attentats avec une équipe de très jeunes gens, mobiles  et intelligents qu’il forme et qui lui obéissent  au doigt et à l’œil. Il les appelle « mes petits ». Herbert a le profil parfait, Lucette le sait.

 Puis  en attendant de partir dans un maquis dans l’Aveyron Lucette l’amène à Pia chez Marinette Brugat épicière et tante d’Achille LLado.

Mars 1944 arrivée à Pia chez Marinette et Palmire une réfugiée espagnole de la Retirade que Marinette a accueillie.

«  Marraine et Palmire m’accueillirent comme le fils que le destin leur avait refusée. Toutes deux célibataires. Moi qui me croyais seul au monde, je me voyais brusquement entouré de deux mères débordant de prévenances. Quand, quelques semaines plus tard, Lucette Justafré voulut m’emmener dans l’Aveyron, Marraine et Palmire réagirent comme des tigresses, toutes griffes dehors. Personne ne leur prendrait leur petit. «  Vous n’y pensez-pas, si jeune, le maquis, les dangers, les allemands…Il reste avec nous. On se le garde».

 M. Marty le garde champêtre lui fait de faux papiers et  il devient Hubert Amat né à Prades domicilié à Marseille. Une adolescente Guiguitte  Badie vient le soir sous le prétexte de faire les courses à l’épicerie de Marinette, et elle lui  apporte  son travail scolaire de la journée ce qui permet à Hubert de continuer d’étudier.

Une dure épreuve pour Hubert avec (deux vérités celle d’Hubert et celle de que Guiguitte a raconté à sa fille).

« Une fois un jeune soldat imberbe, quasiment mon âge, s’adressa directement à moi « avez-vous du chocolat » Un viennois pur sucre. Il me raconta sa tristesse et sa peur de son prochain départ sur le front russe. En dialecte. Mon passé ressurgissait.  Je  m’efforçais de sourire bêtement. Nix pas comprendre, pas chocolat. Mon ex-compatriote quitta l’épicerie en haussant les épaules »

Pour Guiguitte quatre allemands et non un seul. Hubert est devenu cramoisi et il a fait celui qui ne comprenait pas.

Le 15 août 1944 les allemands quittent Pia, il peut enfin sortir dans le village. Marinette le présente aux gamins du quartier. 

Il poursuivra ses études à Perpignan à la SUP qui deviendra  plus tard le lycée Arago. Après le premier bac obtenu avec la mention très bien il souhaite arrêter les études et gagner sa vie. Pas question pour Marinette et Palmire il faut passer le deuxième bac, qu’à cela ne tienne… il étudie pendant les vacances d’été, présente son bac en septembre et l’obtient. Les deux femmes font appel à Achille Llado pour convaincre Hubert de ne pas abandonner les études et de présenter une grande Ecole. Il entrera à l’Ecole des Mines de Lyon.

Il travaillera comme ingénieur et sera chargé d’aider les entreprises en difficultés. Il sauvera ManuFrance à Saint Etienne.

 Il reviendra plus tard  vivre à Vienne après avoir changé de nom. Herbert Kawer viennois avait quitté sa ville natale c’est un français Hubert Cavert  qui revient y vivre. Il prendra soin  de Marinette et de Palmire jusqu’à leur morts  (ses trois enfants leur rendront visite pendant les vacances pendant 15 ans à Vernet les Bains).

Denis Cavert un de ses fils a dit au cours d’une émission de radio.

« Pour mon père  Pia c’est La Lumière »

J’ai voulu raconter cette histoire, qui finit bien contrairement à celle d’Anne Franc, parce qu’elle est l’illustration du drame que peut vivre un enfant dans les périodes d’exodes et de barbarie. En ce moment  beaucoup d’enfants sont contraint de fuir leur pays. Nous devons tous savoir les accueillir et nous souvenir qu’à l’école laïque tous les enfants sont égaux

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